HAWA FM

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Rencontre avec Khookhah McQueer, le tunisien LGBTQI+ engagé à brouiller les frontières étroites du genre

Les frontières binaires et conformistes du genre ont (trop) longtemps régi les sociétés. Mais récemment, de plus en plus de jeunes autour du monde remettent en question les stéréotypes conventionnels, dans l’espoir de prendre le contrôle de leur identité. Car l’incapacité de pouvoir légalement s’identifier autrement que « homme » ou « femme » pousse beaucoup à se sentir invisibles, voire inexistants.  Alors pour ceux qui grandissent et vivent dans des contextes géographiques, culturels ou sociaux plutôt conservateurs et homogènes, où il est d’autant plus difficile de subvertir les codes de la société, l’expérience peut être encore plus douloureuse et aliénante. 

En Tunisie, l’homosexualité est encore illégale. Malgré les lourdes punitions et humiliantes stigmatisations que subissent les communautés LGBTQI+ locales, il semble que depuis les révoltes de 2011, elles se sentent plus à l’aise à sortir de l’ombre. La Tunisie est d’ailleurs le seul pays de la région à diffuser une radio « pro-gay » quotidiennement écoutée : Shams Rad.  J’ai rencontré Khookha McQueer, 32 ans, tunisien trans non-binaire et drag, afin d’en savoir plus sur ses expériences, l’émergence des mouvements activistes en Tunisie, ainsi que ses espoirs et ses craintes.

Sarah Ben Romdane (SBR) : Quelle a été ta première introduction à la scène LGBTQI+ tunisienne et comment a-t-elle évolué depuis ?

Khookha McQueer (KMcQ) : J’ai rejoint les cercles activistes en 2013 et il m’a fallu deux années d’observation avant d’avoir officiellement commencé à promouvoir mes droits. Quand j’ai rejoint le mouvement, l’homosexualité « masculine » était la première préoccupation et revendication. L’attention était concentrée  sur la lutte contre l’article 230 (qui interdit la sodomie), ce qui a effacé toutes les autres problématiques queer et trans. À cette époque, l’acronyme LGBTQI+ n’était pas encore familier. Depuis, on travaille sur une meilleure structuration du mouvement, tachant à ce qu’il soit toujours plus inclusif et offrant un espace à toutes les identités.  

SBR : Vos rassemblements se déroulent ils dans des environnements « low-key » ou en public ?

KMcQ : Les évènements ouvertement queer se déroulent généralement sous la tutelle d’ONG queer, souvent dans leurs bureaux mais parfois aussi dans des bars, hotels, etc. Certains évènements sont DIY et plus discrets, surtout pour des mesures de sécurité.

SBR : A quel moment as tu commencé à te maquiller et à t’intéresser à la culture drag ?

KMcQ : J’ai commencé à m’intéresser au maquillage quand j’étais encore adolescent. En 2015, j’ai commencé à poster des photos de moi maquillé sur les réseaux sociaux, c’était la première fois que je m’ouvrais si publiquement et ouvertement à une grande audience. Puis en 2017, j’ai été invité à animer la première compétition drag de Tunisie, au Yüka, un club de la banlieue de Tunis. C’était la première fois que j’étais en drag devant des gens en vrai

KMcQ : Tunis est hostile à la différence et à la diversité. On ne souffre pas que d’homophobie, mais aussi de racisme, classicisme, misogynie, et cela touche pleins de groupes différents. 


SBR : Quel est ton regard sur Tunis en tant qu’espace pour exister en tant que queer et trans ?


Étant trans, féminin, non-binaire, financièrement vulnérable et issu d’une famille conservatrice, c’est hyper dur. Le support que je reçois me vient de personnes queer ou trans, de femmes et d’alliés

SBR : Comment ta compréhension du genre a t’elle évoluée au cours des années ?

KMcQ : Elle a commencé avec une éducation cis-normative que la société m’a léguée. Ma compréhension de mon propre genre était tellement différente des attentes de la société que j’ai essayé de l’effacer, mais je n’ai pas réussi à m’assimiler. Quand j’ai fait mon coming-out, je me suis identifié en tant qu’homme homosexuel, car c’est comme ça que la société et la communauté gay m’a fait ressentir. Mais après avoir ressenti l’exclusion à travers les cercles gays, j’ai compris que la violence que je subissais n’était pas basée sur mon orientation sexuelle. Au même moment, j’ai rencontré des amies féministes avec qui j’ai parlé de féminité et j’ai trouvé beaucoup de similarités avec mes expériences et la façon dont je me fraye un chemin dans ce monde. Cela m’a poussé à faire une introspection de mon propre genre et comment je le projette. J’ai donc fait un deuxième coming-out en tant que personne gender-queer, et maintenant je m’identifie en tant que trans non binaire.


KMcQ : Mon rêve est de survivre afin de pouvoir être témoin d’un temps où mes gens n’auront plus peurs d’être ce qu’ils sont, et de pouvoir s’émanciper librement dans un monde plein d’amour et de joie. 


SBR : Qu’est ce que tu parviens à explorer à travers tes performances drag?

KMcQ : Utiliser le drag comme une forme artistique me permet de démonter les barrières du genre. L’utilisation de mon identité queer visuellement parlant (comme pour attirer l’attention) me donne une plateforme qui me permet de me faire entendre sur des problématiques queer et trans. En d’autres termes, j’ai tendance à canaliser la curiosité des gens sur le drag vers les discours que je cherche à véhiculer.

SBR : Aujourd’hui, comment espères tu inspirer d’autres personnes qui vivent ces mêmes violences ?

KMcQ : Tout simplement en étant là, présent, visible et courageux au sein de la scène culturelle, en étant en contrôle de mon corps et de mes choix, en combattant l’oppression, en restant fort devant la haine et en essayant d’être une meilleure personne tous les jours.

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