HAWA FM

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Bousbir, entre fascination et rejet : la figure de la femme maghrébine dans l’imaginaire colonial.

Hier, moukère, aujourd’hui beurette, qu’importe comment la femme arabe décide de se vivre, elle est confrontée à ce carcan colonial, celui dans lequel elle ne peut être que pute et soumise. J’ai voulu déconstruire ce mythe, en revenant à sa genèse à travers l’exemple du quartier réservé de Bousbir. L’objectif étant de donner un nouvel éclairage sur ces femmes que nous semblons si prompts à vouloir libérer et désirer.

Pour cela, commençons par un retour au XVIIIe siècle, époque où les appétits impérialistes de l’Occident se tourne vers l’« Orient », le bon temps des colonies n’est-ce-pas ? C’est une période cruciale, le monde « arabo-musulman » est alors appréhendé, pensé, construit sur un jeu de miroir et d’asymétrie de force. On oppose alors la « grandeur » des Lumières  face à l’Orient qui fait figure d’obscurantisme, de sauvagerie, « de Karim-et-Mahmoud-violeurs-en-meute-dans-des-caves-insalubres » – pardon, ceci est un anachronisme, bref une terre à civiliser. 

À cela, s’ajoute les contours volontairement flous du territoire : l’Orient devient un lieu mythique, dégagé de toute réalité, l’Arabie #musiquesensuelledefond.  Cette confusion crée de la fascination, qui va être amplifiée par la croyance que l’Orient est mère de la civilisation occidentale. Par conséquent, cette partie du monde n’est perçue qu’en regard de l’Occident. L’Orient devient une sorte d’espace-temps, un lieu figé dans un temps antique plutôt que des civilisations à part entière qui ne sont pas immuables qui connaissent également des évolutions charnières.   

Ces certitudes vont être renforcées par les productions artistiques des orientalistes, pour bon nombres d’Occidentaux, c’est à travers eux que l’Orient se matérialise. Dans ces œuvres, peu à peu se dessine un Orient lascif, érotique où la femme orientale devient alors centrale : une femme soumise mais surtout soumise aux désirs des hommes, une femme-courtisane en soi.

Il me semble que beaucoup d’entre nous, ont en tête certaines de ces peintures, je pense à Ingres, peintre orientaliste et sa fameuse toile Bains Turcs. Qu’y voit-on ? Des femmes nues, leurs corps complètement dévoilés et offerts aux spectateurs. La charge érotique de la peinture est très forte. La représentation d’un fétichisme se dégage au fil de l’instrumentalisation de tous les codes culturaux de la région à des fins fantasmatiques. 

Sonia Dayan-Herzbrun souligne avec justesse :

« Il est facile de montrer que ces écrivains, comme les peintres orientalistes, n’ont eu affaire qu’à des prostituées, et que c’est à partir de leurs expériences de bordels qu’ils ont reconstitué un Orient féminin mythique. ».[1]

Aux œuvres des orientalistes s’ajoute plus tard la photographie au XIXe. Elle impacte de manière encore plus importante les imaginaires car celle-ci permet de créer une fausse impression de réalisme et de plus, comme le rapporte Gilles Boëtsch « l’introduction de la photographie a permis une massification des images de femmes orientales essentiellement maghrébines et tout un chacun pouvait avoir son harem sagement rangé dans un classeur à une époque où les corps de femmes dévêtus étaient surtout ceux des domaines coloniaux. » [2]

Dans le contexte de la colonisation française, l’Orient, c’est surtout l’Afrique du Nord. C’est alors naturellement que la région sera fortement imprégnée par l’imaginaire orientaliste. La prostitution y est alors perçue comme inhérente à la culture.

C’est dans ce contexte idéologique que naît le quartier réservé de Bousbir. Bousbir a été construit en 1923 à Casablanca sous l’impulsion des forces coloniales françaises. Un quartier uniquement dédié à la prostitution.


La propagande est bien huilée, il s’agit en effet de légitimer la présence de la France par sa mission civilisatrice : nettoyer Dar-Beida de ses « vices » inhérents, en concentrant les prostituées dans un seul quartier. 


Néanmoins, Bousbir ne va, contrairement à la volonté affichée, pas freiner la prostitution ni même la réguler. Assez naturellement, les autorités se sont dit qu’il serait bienvenu que le quartier devienne une attraction touristique, un lieu incontournable pour celui en quête « d’authenticité », forme de Moroccan Realness


Le quartier ou plutôt ville miniature, construit sur tous les poncifs orientalistes les plus grotesques, donne l’impression aux visiteurs de parcourir tout le protectorat de manière accélérée et cela tout en profitant de ses femmes, offertes, dans leur « habitat naturel ». A noter que la pratique de ce que l’on nomme aujourd’hui les zoos humains est monnaie courante dans les années 20 et Bousbir en est symbolique.  Pour bon nombre de visiteurs, Bousbir constituait la seule visite de Casablanca qu’ils faisaient. Bousbir est sublimé, on n’est pas face à un quartier de prostituées mais à un « palais des délices », le client est transporté dans un lieu semblant provenir de contes et légendes des Mille et une Nuits.  

     

Bousbir, fruit des imaginations occidentales va également contribuer à les nourrir. En effet, de nombreuses photographies vont être prises des travailleuses de Bousbir, qui s’inscrivent dans la lignée des cartes postales coloniales.  Dans certaines de ces photos, très souvent extrêmement érotiques, intentionnellement le lieu n’est pas mentionné, créant ainsi une confusion entretenant le malentendu d’une région-bordel. Il me semble important de garder à l’esprit que nous sommes encore dans une logique impérialiste mais également capitaliste, ce malentendu sert les autorités, à la fois car il permet d’augmenter le nombre de colons, attirés par les attraits des femmes et également car cela encourage le tourisme.

Preuve en est, bons nombres de guides lui accordent quelques pages. Notamment le guide Michelin de 1950 qui décrit Bousbir comme n’ayant « pas le débraillé des quartiers réservés méditerranéens ». 

Le processus de normalisation de Bousbir a tellement réussi que sa visite n’est aucunement honteuse. C’est anecdotique mais il était tout à fait possible d’écrire une lettre de ce lieu à sa mère, en témoigne d’ailleurs les différentes cartes postales dont les destinataires étaient parfois même des épouses. 

Aujourd’hui, Bousbir en tant que quartier réservé n’existe plus. Il a été fermé en 1955 suite à de nombreuses critiques, venant de différents mouvements politiques aux sensibilités anticoloniales et féministes. Cependant, il reste emblématique de l’entreprise coloniale de construire un Orient mythique et d’assujettir les femmes indigènes à une image hyper-sexualisée. Malheureusement, encore aujourd’hui à travers la figure de la beurette ou bien même de la femme voilée, nous constatons que le temps des colonies n’est peut-être pas si lointain. J’ai envie de vous dire que c’est comme ça qu’aujourd’hui on se retrouve avec des Gérard bavant sur Mia Khalifa, drappée d’un foulard, tout en votant FN. La femme nord-africaine incarne l’ambivalence qu’éprouve l’Occident entre fascination et rejet  de cette partie du monde. Pourtant, de plus en plus de femmes arabes et maghrébines issues ou non de la diaspora, se réapproprient leurs voix, plurielles, et affirment cette volonté de recréer une nouvelle narration.   

[1] Dayan-Herzbrun Sonia. Cheveux coupés, cheveux voilés, p.178 

[2] Boëtsch Gilles, « Corps mauresques », Corps, 2006/1 n° 1, p. 83-98. DOI : 10.3917/corp.001.0083 

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