HAWA FM

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Wafaa Bilal

Inhumain
Par

Félicien Grand d’Esnon

Né en Irak en 1966, Wafaa Bilal a dû fuir son pays natal car il voulait devenir artiste et surtout qu’il refusait de prendre part à l’invasion du Kuwaït. Il vécut alors deux ans dans des camps de réfugiés en Arabie Saoudite avant de rejoindre les Etats-Unis et d’enfin étudier l’art au Nouveau Mexique. Pourtant, c’est bien sa nouvelle terre d’accueil qui tuera son frère resté en Irak, d’un tir de drone sur un checkpoint. Le deuil tuera ses parents quelques mois plus tard. 

Ces drames vont néanmoins le pousser à interroger cette violence inhumaine, mécanique, si proche des peuples qui la subissent et si lointaines de celles qui l’infligent, sans pour autant exprimer sa haine et son malheur. 

Au travers de photos, installations, jeux-vidéos, et tout particulièrement son corps, il va créer un corpus d’œuvres et de performances qui questionnent notre rapport à cette violence que les populations de l’Ouest ne voient souvent jamais. 

Vers le début de sa carrière il va d’ailleurs beaucoup se concentrer sur sa condition d’Irakien exilé en Amérique et du regard que le citoyen lambda porte sur lui. 

Pour la performance ‘Domestic Tensions/Shoot an Iraki’ (2007) il s’est enfermé pendant un mois dans une petite pièce, ayant pour compagnons principaux un ordinateur et un pistolet paintball répondant aux commandes d’utilisateurs en ligne. Ses ‘bourreaux’, venant de près de 136 pays, tireront environs 65,000 fois, accompagnant souvent leur acte par des commentaires brutaux et racistes. Pour Bilal, son œuvre forçait ses spectateurs à vivre la réalité d’un pays comme l’Irak, car selon lui : « Nous vivons dans une zone de confort et sommes incapables de s’engager dans un discours politique. L’idée était de créer une rencontre où une personne se retrouver sans le savoir à participer à l’exact chose dont il refuser de faire partie. » 

Après avoir réincarné cette violence dans l’œuvre jeux-vidéo ‘Virtual Jihadi’ (2008) où le joueur contrôle un avatar djihadiste de Wafaa Bilal devant se faire exploser pour tuer George Bush Jr., il se penche alors sur un autre moyen de visualiser la violence de la guerre. 

En effet, ‘The Ashes Series’ (2003-2013), se concentre sur la disparition et la destruction de l’après-guerre. Il construit et photographie une série de 10 maquettes, basées sur des images réelles d’une Irak détruite, allant d’une rue jonchée de livre jusqu’au lit de Saddam Hussein. Au lieu de figures humaines il y incorpore 21 grammes de cendre, soi-disant le poids du corps au moment du départ de l’âme. Ainsi, il médite sobrement sur les résidus de la violence visible et invisible, et nous pousse à mieux questionner ces décors qui semblent vide à première vue.

Ce fort rapport participatif et de dialogue avec le spectateur se retrouve dans une œuvre plus récente, ‘168:01’(2016). Tenant son nom de la seconde qui suivit sept jours de deuil durant lesquels l’encre des livres de la bibliothèque de Bagdad aurait coulé dans la rivière du Tigre lors d’une de ses destructions au XIIIème siècle, Wafaa Bilal offre au spectateur un moyen de réparer. Sorte de monument aux allures de petite bibliothèque, il est ainsi possible d’acheter un des tomes blancs qui la constituent, pour aider au financement de la bibliothèque de l’Université de Bagdad, qui lors de l’invasion de l’Irak a perdu près de 70,000 livres. Cet échange interculturel se veut ainsi une initiative thérapeutique et participative pour les spectateurs non-Irakiens, leur permettant de contempler et d’agir sur les réalités de la guerre.   

Malgré la dureté qui entoure les thèmes de son travail, c’est ce désir de reconstruction et de compréhension qu’il faut absolument retenir dans son œuvre. Il ne cherche pas à démasquer des bourreaux, mais à ce que les victimes puissent être entendues et incluses dans le discours politique et culturels des pays de l’Ouest. 

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