HAWA FM

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Tala Madani

Combattre le pouvoir par la scatophilie
Par

Félicien Grand d’Esnon

Née en Iran en 1981, Tala Madani utilise abondamment dans ses peintures le symbolisme fécal – sans oublier les multiples allusions aux autres fluides corporels – pour porter un regard neuf, acéré et humoristique sur les relations de pouvoirs entre hommes et femmes ainsi que sur l’éducation familiale. Sans être entièrement figuratif, son style est direct, voire presque grossier, mais ne se perd jamais dans de la provocation gratuite.  

Deux séries dans son travail marquent particulièrement les possibilités de lecture offerte par cette mélasse puante.  Sa série ‘Shit Moms’ (2019) est une ode grotesque à la figure maternelle : elle pose la question de savoir ce qu’est une « mère de merde ». Madani ne se prive d’ailleurs pas vraiment dans l’imagerie qu’elle utilise, car les mères figurées ne sont faites que de matière fécale, alors que les enfants sont souvent représentés sous les traits de petits démons de chair. 

Shit Mom (Dream Riders)’ (2019) est une œuvre d’une violence kitsch, qui malgré ses tons clairs, relève le caractère sadique de l’enfance et du jeu. La mère monstrueuse et merdeuse est humiliée à quatre pattes dans cet univers de joie et de pureté. Cette subordination aux idéaux éducatifs imposés aux mères prend une tournure cauchemardesque et s’oppose à l’idéalisation contemporaine du rapport à l’enfant. La femme est seule, malmenée, et pourtant se doit garante d’une bonne éducation. 

Ainsi, ‘At my toilet #1’ montre une mère dirigeant le regard de sa fille au loin, vers son futur, tout en la maculant de son empreinte crasseuse, indiquant qu’elle même deviendra une « mère de merde » à son tour. 

La richesse de son œuvre prend d’ailleurs tout son sens dans la répétition d’images et de motifs esthétiques présents dans différentes séries permettant de renforcer cette mythologie fécale. ‘Shit Mother I’, mettant en avant le cannibalisme émotionnel de l’enfant sur sa mère, fait clairement référence à un des lieux de prédilection du travail de Tala Madani : le club. 

Cet espace fait son apparition dans le cadre de sa série ‘Shitty Disco’ (2016), ou littéralement ‘Disco de Merde’, dans laquelle Tala Madani y dépeint un univers hyper sexualisé masculin et morbide. Dans une sorte de nightclub à la limite du rêve et du cauchemar – à l’exception de fonds noir et de jeux de lumières minimales, il n’y a pas de vraie représentation de l’espace – elle expose le caractère ridicule et stérile de la masculinité.

Shitty Disco’ et ‘Shitty Disco II’ traduisent bien cette pulsion absurde qui habite les personnages de ce monde. Au contraire des Shitty Moms, les hommes semblent festoyer entre eux, mais seulement grâce à leur propre production anale. Les faisceaux lumineux qui ambiancent la boîte sortent de leurs fesses tandis leurs regards semblent principalement tournés vers ces orifices, qu’ils chient ou qu’ils illuminent. Ce subconscient abstrait montre l’entre-soi masculin abruti, obnubilé par sa propre libido, et incapable de véritable relations. Tala Madani se moque clairement de la soi-disant camaraderie masculine, montrant des hommes informes et solitaires, n’ayant en commun que l’expulsion de leurs impuretés. 

La merde, c’est donc la vie et la mort, c’est la socialité et la solitude. Tala Madani offre dans son œuvre un message universel au travers de cette matière, en faisant de ce corps étranger que l’on cherche à expulser une partie intégrante de notre identité. Et pourtant, il n’y a pas que du négatif dans cette lecture, car ce symbolisme apporte une lecture ambivalente sur notre rapport au monde et sur les normes sociales qui nous affectent, sans porter véritablement de jugement sur l’individu.

L’univers de Tala Madani est certes cru esthétiquement, voir un peu dérangeant, mais il est nécessaire car il nous rappelle à l’essence du corps comme premier outil d’expression.

#Scatologie #Genre #Pouvoir #Famille