HAWA FM

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Sheida Soleimani

Moquer le Mal(e)
Par

Félicien Grand d’Esnon

Est-il possible de critiquer violemment, de ne s’abandonner à aucunes concessions, et pourtant de garder dans son propos une réelle beauté, un sens de l’esthétique, voire même de formuler un désir d’universalité ? C’est un questionnement artistique qui résonne particulièrement avec le travail de l’artiste Irano-Américaine Sheida Soleimani. 

Née en Iran en 1990, elle grandit dans une banlieue rurale blanche, à Cincinnati aux Etats Unis, car ses parents ont dû fuir pour raisons politiques. Son père était un opposant pro-démocratie au régime de l’Ayatollah, et sa mère fut arrêtée et torturée par les Gardiens de la Révolution. 

Deux violences primaires forment ainsi la base de son travail : la brutalité implacable et hermétique de la société Iranienne contemporaine, et l’éducation Américaine complètement obnubilée par l’Ouest, ne donnant aucune importance au reste du monde. 

Son œuvre est principalement constituée de photographies de mise en scène, à l’exception de figures et structures en tissus imprimés. Bien que possédant une esthétique très internet, aucune de ses oeuvres ne sont réalisées sur photoshop, mais bien dans son studio. 

Le dark web est l’une de ses premières sources d’informations et les réseaux sociaux où elle peut converser avec des familles Iraniennes, ainsi que les sites d’ONG recensant les féminicides, surtout en Iran. Elle n’aura d’ailleurs peut-être jamais l’occasion d’y revenir, s’étant attirés l’ire de nombreuses forces politiques du pays. 

On peut ajouter que selon elle : « Regarder une image et la déconstruire selon vos propres idéologies donne la possibilité d’une communication plus globale ». De ce fait, elle ne veut pas moraliser son public mais lui offrir un moyen de compréhension. 

C’est pour cela que malgré des sujets pesants, ses œuvres ne sont pas amères ou anxieuses, mais absurdes, grotesques, voir belles et agréables à contempler, sujettes à de multiples interprétations personnelles. 

Par exemple, ‘Reyhaneh’(2016), un de ses nombreux portraits de femmes exécutées en Iran dont elle a récupéré le visage en ligne, brille d’absurdité et d’images contradictoires. Ses doigts sur les tempes de ce visage pixélisé ne deviennent pas motif de douleur, mais de moquerie, certains de ses doigts apparaissant presque comme lubrique, le tout comme pour indiquer une sorte de ‘fuck’ féministe aux bourreaux de cette victime. 

‘Shahla’ (2016) exulte ainsi d’une certaine idée de la bravoure montrant une femme menottée de tous les côtés mais dont le regard perçant semble indiquer un sentiment de liberté et d’unité car toutes les mains sont emprisonnées ensemble. 

De plus, Sheida Soleimani s’attaque également à l’Ouest et son capitalisme vorace et destructeur. 

Que ce soit dans ‘Minister of Petroleum, UAE & Former President of the United States’ (2018) ou ‘Director of Central Intelligence Agency, United States & Iraq’ (2017), les décideurs, les spoliateurs et les destructeurs deviennent des êtres sexy et désinhibés, s’amusant ou échangeant des ressources comme des cacahuètes ou du pétrole tels de petits flirts amoureux. Soleimani semble ainsi nous indiquer que dans leur monde tout cela n’a pas trop de gravité.

Néanmoins, dans cet océan d’horreurs, de corruption et de violence qu’elle nous présente, rien n’est trop lourd à supporter, car tout semble si homogène, ludique et compréhensible. C’est véritablement sa force que de faire de ses œuvres, des bombes colorées aux sens multiples et au souffle explosif pourtant si chaud.