HAWA FM

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Monira Al Qadiri

Vers une chute certaine
Par

Alexis Loisel-Montambaux

Monira Al Qadiri, née en 1983 au Sénégal, de nationalité kuwaiti, a fait ses études au Japon et est aujourd’hui basée à Berlin. Elle travaille avec l’installation, la vidéo, la performance et la sculpture. L’artiste est anciennement membre du collectif GCC.

Ses sculptures des séries Spectrum, 2016, et Alien Technology, 2014-2019, ont un aspect précieux, avec leur surface irisée tel un gloss à paillettes ; elles brillent et miroitent comme une flaque de pétrole ou une perle de nacre. La perle d’huître et le pétrole partagent justement un autre point commun : ils ont tous deux participé au développement de l’économie des pays du Golfe. La culture de la perle d’huître par le passé, remplacée par l’extraction du pétrole depuis le milieu du XXème siècle.

Avec leurs formes tentaculaires, ces sculptures peuvent évoquer des organismes sous-marins mutants. Or les perles d’huître résultent justement d’une mutation entre le mollusque et une bactérie.

Ces sculptures rappellent aussi la forme des outils pour forer le sol et en extraire l’or noir. Avec le titre Alien Technology, Monira Al Qadiri suggère avec humour que la découverte du pétrole a surgi comme un extraterrestre qui changea radicalement la face des pays du Golfe, et permit de construire des métropoles au milieu du désert, qui apparurent elles aussi comme des aliens sur une terre nouvelle. 

Avec OR – BIT, 2016, l’artiste conçoit des sculptures en impression 3D qui lévitent et tournent sans cesse au-dessus de leur socle. Elles semblent ainsi s’élever telle une tour de Babel, ou comme les grattes-ciel de Dubaï, qui grandissent jusqu’à la démesure, tout comme les fortunes amassées grâce au pétrole. Les œuvres en lévitation sont ainsi dans un équilibre précaire. A l’instar de ces sculptures, l’économie du tout-pétrole est elle aussi vouée à chuter. Si leur fin est prévisible, le moment exact de leur chute est encore incertain. La sculpture peut-elle chuter sous nos yeux ? Avant la fin de l’exposition ? L’épuisement des ressources de pétrole pourrait-il provoquer la chute des pétro-économies dans dix ans ? Vingt ans ? Un siècle ? 

La fragilité des sculptures en verre de Murano Amorphous Solid Ghost, 2017, peut, elle aussi, faire écho à la fragilité d’une économie presque uniquement basée sur l’extraction du pétrole, dont on le sait, les stocks ne sont pas infinis. 

Dans sa vidéo Diver, 2018, le mouvement des nageuses synchronisées dans l’eau noire est rythmé par des chants de pêcheurs de perles, des chants koweiti dont certains datent de plus de 800 ans, et qui sont peu à peu oubliés avec la disparition du métier, ou rejoués pour les touristes. Les performeuses nagent, tournoient jusqu’à l’épuisement, comme le mouvement circulaire des foreuses qui percent un nouveau puit de pétrole, jusqu’à l’épuisement des ressources. 

Si les oeuvres de Monira Al Qadiri puisent aussi dans le passé, elles nous incitent, avec leur esthétique futuriste, à nous projeter dans le futur. En parlant de thématiques ultra contemporaines, entre économie, écologie et perte de traditions, Monira Al Qadiri nous alarme sur le devenir des pays basés sur les énergies fossiles. Et plus généralement, sur nos modes de vie qui valorisent l’hyper-consommation et le « toujours plus ».

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