HAWA FM

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Fatima Al Qadiri & Khalid Al Gharaballi

Koweït 2.0
Par

Félicien Grand d’Esnon

Les deux artistes koweïtiens Fatima Al Qadiri et Khalid Al Gharaballi sont nés en 1981. Ils font tous les deux parties du collectif d’artistes GCC et ont chacun une pratique artistique propre. Cependant on traitera ici seulement de leur travail en tant que duo collaboratif. 

Leur galaxie artistique épouse pourtant de nombreuses thématiques présentes au sein de GCC ou même de leur travail individuel. Un questionnement primaire ainsi subsiste : comment penser et imaginer la communauté en tant que matière flexible dans les pays du Golfe ? 

En effet, ils explorent les possibilités offertes par le choc du contexte supra-capitaliste du boom pétrolier et de ses vertigineuses retombées économiques, contre les réalités culturelles et politique de communautés qui il y a 50 ans ne pouvaient même pas se catégoriser comme proto-capitaliste. 

Fatima Al Qadiri commente : ‘l’écart générationnel entre moi et mes grands-parents est, je pense, l’un des plus grands écarts générationnels de l’histoire du monde. Mes parents ont vu la transition du vieux Koweït médiéval vers les jets privés, les Rolls Royce et le Luxe’.

La série photographique ‘Wawa’ (2011) porte ainsi un regard contemporain sur les nouvelles identités nées de ces changements rapides. Dans ‘Wawa Complex’ ou ‘Dala 3 (in Vegas)’, les personnages qui y sont présentées sont des ‘Boyah’ – l’addition du mot anglais ‘boy’ et du suffixe féminin Arabe ‘ya’ – une nouvelle forme d’identité lesbienne apparue dans les pays du Golfe et qui reflète l’influence d’une culture de plus en plus influencée par la mondialisation. Néanmoins, l’apparition des couleurs du drapeau Koweïtien dans les deux photos témoignent d’une représentation identitaire unique au contexte national, une forme hybride qui crée ses propres codes. L’influence d’internet est d’ailleurs explorée plus amplement dans la série ‘Dragas’ (2009) avec ses portraits de drag queens koweïtiennes où s’entremêlent tradition et exubérance kitsch digitale. 

Ce qui devient impressionnant dans le travail de Al Qadiri et Al Gharaballi, c’est la portée et la variété de leur expression artistique qui va ne va pas limiter à des médiums traditionnels mais accompagner la surproduction culturelle capitaliste. Ils publient ainsi le photo roman Mahma Kan Al Thaman : Whatever the price (2010) , une œuvre baroque et multi linguale, satire d’une nouvelle culture arabo-capitaliste. 

En 2013, ils se lancent dans une étude sociologique ‘Going Over: The Social Dimensions of Men’s Hairstyling in Kuwait and Beyond’ (2013), et explorent la coiffure chez les  jeunes hommes koweïtiens en tant qu’indicateur identitaire. Influencés par les styles capillaires de footballeurs comme David Beckham et Ronaldo, mais les adaptant à leur manière, cette jeunesse entend affirmer son individualité et son indépendance tout en respectant certaines limites religieuses. On retrouve à nouveau cette idée que les facteurs culturels propres à la mondialisation, et qu’on imagine souvent dominés par l’Ouest, sont absorbés et transformés par la culture contemporaine et hybride Koweitienne. 

En ce sens, L’installation vidéo ‘MENDEEL UM 7MAD (NxlxSxM)’(2012) est le point culminant de cette représentation d’une culture hybride mêlant capitalisme outrancier et codes sociaux immémoriaux. Prenant le point de vue d’une boite de kleenex lors d’un ‘Chai Dhaha’, tradition où les femmes se retrouvent pour le thé avant midi, le spectateur est confronté aux discussions de quatre matriarches koweïtiennes. Pourtant, au caractère intime des conversations qu’un tel rituel semble favoriser, s’oppose alors les dimensions gigantesques de l’espace et les distances entre les interlocutrices, dans une grande salle de bal à l’allure un peu outrancière. Les conversations sont artificielles, pécuniaires voire proche du ragot, exacerbant l’hubris capitaliste des Pays du Golfe. Cependant, il faut ajouter que chacune de ces femmes est jouée par leur fils. De ce fait, le jeu des identités est troublé, et la critique plus subtile. L’identité koweïtienne est en plein changement, petit à petit renégociant les codes qui la régissent. 

Cette vision plurielle et contemporaine des identités au Koweït que le travail de Fatima Al Qadiri et Khalid Al Gharaballi met en avant, ne doit pas cacher le fait que ces sociétés restent très conservatrices. Depuis MENDEEL UM 7MAD (NxlxSxM) il n’est d’ailleurs plus autorisé d’incarner ou d’imiter le sexe opposé. Heureusement, le développement de nouvelles plateformes d’expression, particulièrement en ligne, offre des espaces de représentations à ces communautés hybrides. 

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