Womanhood

A partir d’un abécédaire constitué de 75 mots clés liés aux questions de genre, d’identité ou encore d’engagement, quinze femmes égyptiennes analysent le fait « d’être femme ». Florie Bavard nous offre un projet ambitieux, qui met en valeur diverses perspectives, en donnant un droit de parole aux actrices sociales qui font évoluer la société égyptienne. Une réflexion autour du féminisme intersectionnel dans un contexte post-colonial.

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Au départ du web-documentaire « Womanhood » l’agacement généralisé qu’un grand nombre d’égyptiennes ressentent au regard des figures caricaturales que l’Occident véhicule lorsqu’il s’agit de parler des femmes issues de sociétés musulmanes.

Une caricature d’autant plus présente lors du Printemps Arabe, au cours duquel les femmes ayant participé à la chute du régime sont subitement passées d’ « individus bridés » à « activistes révolutionnaires ». Sally, une des participantes du web-doc exprime très justement cet agacement :

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« Ok, c’est là que je me mets vraiment en colère : je suis Égyptienne, je suis une femme et je suis engagée politiquement, si on peut dire ça comme ça. Et la tonne de questions qu’on me pose autour du fait d’être femme, en Égypte, et de la révolution est juste ridicule, absurde et ignorante.»

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Womanhood entend donc mettre fin aux nombreux écueils tendus par les médias occidentaux en redonnant la parole aux principales actrices engagées à l’échelle locale : une parole nécessaire car trop souvent confisquée au profit de dessins ethnocentrés. Ainsi, les 15 femmes interrogées ont toutes en commun d’avoir été confrontées à la question du genre par leurs activités sociales – vie professionnelle, associative, projets artistiques, académiques ou culturels- et de connaître au moins une autre des participantes. Comme dans un relais, ce sont elles qui décident qui sera la prochaine à intervenir : les interviews se sont enchaînées au gré des amitiés militantes.

Le web-documentaire a par ailleurs le mérite d’avoir été financé de manière collaborative – son financement ayant été autorisé par la plateforme Indiegogo. Un gage de qualité qui assure l’indépendance de la réalisatrice sur le contenu et sur la diffusion du documentaire. 

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Revue Hawa : Quelles sont les ambitions de Womanhood et pourquoi avoir fait le choix de l’Egypte pour traiter la question du genre ? 

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Florie Bavard : « Je me suis rendue en Egypte en 2012, juste après la révolution afin de faire une étude de terrain pour mon mémoire à l’EHESS. Mon travail portait sur les écritures autobiographiques de femmes égyptiennes : « dire les voix et dire les corps ». En rencontrant diverses femmes engagées autour de la question du genre, j’ai pu me rendre compte de leur agacement face aux portraits manichéens qui étaient dressés d’elles. A partir de ce moment là j’ai réalisé que leur parole pourrait constituer un sujet d’étude en trouvant de nouveaux moyens de représenter leurs discours. Des discours qui se révèlent être complexes et pluriels car ils résultent d’un véritable cheminement de la réflexion. L’autre ambition du documentaire est de donner accès à une diversité de points de vue sur une pluralité de mots, d’où l’idée de faire un abécédaire afin de mettre en avant la polyphonie des mots derrière toute pensée sur le fait d’être femme ».

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Revue Hawa : Comment s’est effectué le choix des mots pour constituer l’abécédaire proposé aux femmes que vous avez interrogées ? 

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Florie Bavard : « Le choix de l’abécédaire est un moyen d’arriver à rentrer dans une écoute plus longue où on puisse prendre le temps d’écouter des voix qui sont trop souvent formatées. J’ai avant tout voulu refuser d’employer un champ lexical qui est sans cesse rabâché. Le premier choix de mots découle ainsi du travail que j’ai effectué lors de mon mémoire, puisque j’ai pu prendre conscience de la récurrence de certains termes employés par des auteures et blogueuses qui travaillaient autour de ces questions là. A partir de ce premier choix de mot, il y a eu là pour les participantes la possibilité d’en ajouter, on est arrivé ainsi à une liste de 75 mots, qui constituent autant d’entrées lexicales.

Aucun mot ne leur a été imposé, c’était à elles de choisir ceux dont elles souhaitaient parler. L’utilisateur de notre site, lui, cliquera sur le mot de son choix et pourra visionner tous les témoignages donnés sur ce terme. Le site réunira au total 7 heures de témoignages, divisées en 80 petites séquences vidéo ».

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Revue Hawa : Envisagerez-vous de reproduire ce même type de documentaire dans d’autres pays musulmans, où les enjeux politiques, sociaux et religieux diffèrent ? 

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Florie Bavard : « J’ai avant tout eu l’envie de choisir un terrain à l’échelle nationale, d’analyser le contexte historique spécifique de l’Egypte, car il me paraît essentiel de ne pas entendre le monde arabe comme un bloc homogène. D’une part, le choix de l’Egypte est assez personnel puisque j’y ai vécu étant jeune, à ce moment déjà ce pays avait su capter ma curiosité. Je m’y suis à nouveau rendue au lendemain de la chute de Moubarak,  à un moment où il était intéressant d’entendre les dynamiques post-révolutionnaires. Et puis l’Egypte est l’épicentre d’une multitude de réflexions, que ce soit durant la Nahda ou pendant le Printemps Arabe, il s’agit donc d’un lieu d’effervescence, d’un épicentre aux résonances régionales, avec une diversité de patrimoines dans lequel puiser pour mener une réflexion autour du féminin – que ce soit l’Egypte pharaonique, islamique ou contemporaine : les héritages y sont pluriels.

Appliquer ce projet à d’autres pays pourrait être très intéressant et ouvrirait à un horizon comparatiste – je pense notamment au documentaire Women sense tour mis en place par Lallab.Cependant j’ai fait le choix de me concentrer ici sur un seul pays, mais il pourrait aussi être enrichissant de prolonger ce web-doc à l’échelle nationale, de l’élargir en s’intéressant à d’autres groupes sociologiques parallèlement actifs en Egypte. »

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Revue HawaVous aviez rencontré certaines de ces femmes au moment du Printemps Arabe. Leurs discours ont-ils évolués ? 

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Florie Bavard : « En 2015, au moment où j’ai interviewé ces femmes, il y avait une petite distance depuis la révolution et on sent que les points de vue ont évolué au gré des situations historiques, nationales mais aussi individuelles. Certains mots de l’abécédaire permettent d’ailleurs de penser cette distance là, en particulier le terme « voix »  puisqu’il permet de parler de l’évolution son rapport au discours, au fait d’être entendu, au militantisme.

C’est sur ce type de mot que l’on voit le plus les parcours individuel, le cheminement de femmes qui s’éloignent ou se rapprochent d’une forme de radicalité, qui changent de sphères militantes, qui transforment leurs engagements. Womanhood est donc un projet qu’il paraîtrait intéressant de mener sur le temps long. L’élargir sur le plan  temporel – comme sur le plan  géographique – afin de mettre en lumière cette idée de diversité et de parcours individuels. »

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Revue Hawa : A l’issue de cette expérience quel constat pourriez-vous porter sur l’évolution et l’avenir du féminisme dans cette région ? 

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Florie Bavard : « On est à un moment où en Egypte les conditions politiques sont complexes pour le milieu associatif féministe, il est donc important  de cadrer sur les actrices locales qui s’engagent encore pour penser ces questions sensibles.

Depuis janvier 2011, l’Egypte a été traversée par des basculements politiques rapides et nous sommes à un moment de changement sociétal où rien n’est fixe ou fixé : on a souhaité créer une plateforme pour que les 15 participantes répondent, avec leurs mots, à cette question sur cette évolution en cours. A l’échelle internationale, c’est aussi un moment où il s’agit de revoir nos visions occidentalo-centrées qui incluent rarement ces actrices là dans les réflexions autour des féminismes. Cadrer sur celles qui sont dans cette sphère d’action c’est ici une façon de mettre en avant la pluralité des femmes engagées dans la construction de ce que sera « demain ». »

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Site internet de WomanhoodPage FacebookLancement à la Colonie le 31 Mai

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Myriam Taider

Etudiante en Lettres Modernes

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